Charles Lincoln, Gods, Judges and Presidents. Trifunctional archetypes in American law and government, 2026, New York, Bloomsbury Publishing.
Dans cet ouvrage, qui regroupe des articles parus dans différentes revues de droit (d’où d’importantes redites), l’auteur, juriste américain, tente d’établir des parallèles entre la structure tripartite des institutions américaines (législatif-exécutif-judiciaire) et différentes structures trifonctionnelles connues. Il s’intéresse tout particulièrement à l’influence qu’a pu exercer indirectement la tripartition fonctionnelle dumézilienne dans l’esprit des rédacteurs de la Constitution américaine.
Avant toute chose, il faut se rappeler que les révolutionnaires du XVIIIe et du début du XIXe siècle ressentaient le besoin de fonder une légitimité historique aux régimes qu’ils entendaient mettre en place face à la tradition monarchique. Aussi l’ont-ils tous cherchée dans des modèles antiques, tout particulièrement romains. C’est vrai en France, où ça s’est manifesté dans la législation et le décorum napoléoniens. Ça l’était aussi aux États-Unis. Ainsi, l’auteur fait-il ressortir la similitude entre les institutions américaines de 1787 et la structure des institutions romaines telles que décrites par Polybe. Mais bien que d’héritage indo-européen, les institutions romaines d’époque républicaine avaient marginalisé leur 1re fonction : non seulement les fonctions religieuses n’avaient plus de poids réel sur les décisions, mais les charges religieuses étaient dévalorisées.
S’appuyant sur une lecture extensive des publications juridiques parues en marge de la rédaction de la Constitution américaine par les plus éminents juristes américains de l’époque, l’auteur expose comment John Adams, deuxième président des États-Unis, mais également commentateur de la République de Platon, a fait évoluer la constitution de 1787 d’un modèle calqué sur les institutions romaines telles que décrites par Polybe vers un modèle inspiré de sa lecture des notions platoniciennes de λογιστικόν, θυμοειδές et ἐπιθυμητικός qui se répercutera sur sa réforme institutionnelle de 1789.
Mais si ces trois notions sont bel et bien trifonctionnelles duméziliennes, pour autant, Adams était un homme de son temps, et sa lecture de ces concepts n’est pas trifonctionnelle au sens dumézilien. Et c’est là que l’on reprochera à l’auteur de ne pas avoir su repérer les contresens qu’a fait Adams par rapport à l’ouvrage platonicien, et partant de là, par rapport à la tripartition fonctionnelle dumézilienne (Athéna comme déesse de la fonction judiciaire! – Même au procès d’Oreste, elle n’endosse jamais formellement la fonction de juge). Qui plus est, la lecture d’Adams souffre d’anachronismes dus à une lecture démocratique de conceptions fondamentalement aristocratiques.
Cet ouvrage intéressera donc non pas tant ceux qui cherchent une véritable filiation directe entre les institutions indo-européennes et la Constitution américaine que ceux qui s’intéresseront à la façon dont l’éducation classique des pères de la constitution a influencé leur conception des institutions: les historiens du droit américain et ceux qui cherchent l’héritage de la pensée platonicienne dans la conception des régimes démocratiques contemporains.
Alexandre Avon
