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03/02/2013

Patrice Lajoye - Purusha

 

Puruṣa

Patrice Lajoye,

Maison de la Recherche en Sciences humaines de Caen

patrice.lajoye@unicaen.fr

http://unicaen.academia.edu/PatriceLajoye

 

Abstract: The myth of the cosmic giant has often been considered in the past as a universal archetype, because it could be found everywhere in the world. But if one wants to focus on the precise distribution of the myth in space and in time, we must recognize that the myth is Indo-European and has recently spread around the world.

Keywords: Puruṣa, Ymir, cosmic giant, cosmogony, 2Enoch, apocryphal stories.

Résume: Le mythe du géant cosmique a souvent été considéré par le passé comme un archétype universel, du fait qu'il a pu être retrouvé un peu partout dans le monde. Mais si l'on veut bien s'intéresser à la diffusion précise du mythe dans l'espace et dans le temps, il faut reconnaître qu'il est d'origine indo-européenne et ne s'est répandu ailleurs dans le monde qu'à des dates récentes.

Mots clés : Puruṣa, Ymir, géant cosmique, cosmogonie, 2Enoch, récits apocryphes.

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Depuis que la discipline de la Mythologie comparée existe, la convergence entre certains mythes de création du monde repérés en Inde, en Iran et en Scandinavie a bien évidemment été remarquée: issu du chaos primordial, un géant se retrouve démembré par les dieux, et ceux-ci disposent les parties de son corps pour créer le monde. Cependant les vraies études de synthèse sur ce sujet précis sont rares1. Mircea Eliade lui-même, bien qu'ayant régulièrement travaillé sur les mythes cosmogoniques, ne s'y est intéressé que de façon superficielle, notamment dans sa postface au livre français La Naissance du Monde2. De même, tous ces chercheurs ont eu le même défaut: s'ils citent régulièrement d'autres versions (russes, grecques, etc.), la plupart se replient rapidement sur les trois supposées principales (scandinave, indienne et iranienne), et même essentiellement sur les versions indiennes et iraniennes.

Or le propos de cet article sera justement de dresser un tableau complet des versions indo-européennes, sans accorder la priorité à une partie d'entre elles, afin de donner quelques pistes d'analyse nouvelles, puis de voir par quels voies et sous quelle forme ce mythe du « Puruṣa », pour reprendre, par commodité, son nom indien, s'est répandu au-delà3. Il s'agit donc plus d'un inventaire analytique, d'un outil de travail, avec citation des textes permettant la comparaison, que d'un essai sur le sens de ce mythe, sens profond qui a pu varier d'un peuple à l'autre.

 

I. Le mythe indo-européen: essai d'inventaire

 

Le monde germanique

 

Le mythe en question est bien connu dans le monde germanique. On en a sans doute un témoignage dès l'Antiquité par Tacite, dans la Germanie (II, 2), avec la légende de Tuisto et Mannus. Cependant, nous manquons de détails pour nous en assurer. Par contre, les témoignages scandinaves sont nombreux, et fiables. Ils apparaissent d'abord dans divers textes en vers (la Völuspa, par exemple), mais l'ensemble est bien synthétisé au XIIIe siècle par Snori Sturluson, Gylfaginning IV-VIII4:

« Ce fut à de nombreuses époques avant la création de la terre que Niflheim fut fait. En son centre se trouve la source appelée Hvergelmir et, de là, sourdent les rivières qui portent les noms suivants: Svol, Gunnthra, Fiorm, Fimbulthul, Slidr et Hrid, Sylg et Ylg, Vid, Leiptr; et aussi Gioll, qui est la plus proche des grilles de Hel.' Le Tiers dit aussi: 'En tout premier lieu, il y eut cependant le monde qui est situé dans la partie méridionale et qui est appelé Muspell. Il est lumineux et très chaud, car cette région n'est que feu et flammes, aussi est-il inaccessible aux étrangers et à ceux qui n'y possèdent pas de domaines ancestraux. C'est là que réside le fort Surt. »

S'ensuit la description de Surt et de la fin du monde. Puis il est dit que la glace se forme de la condensation du flot venimeux entraîné par les fleuves. Lorsque la glace fond sous l'effet de la chaleur de Muspell, il en sort Ymir, le père de la race des géants du givre.

Pendant qu'il dormait, le géant se mit à transpirer: sous son bras gauche se développèrent un homme et une femme, alors que ses deux jambes, s'accouplant, engendrèrent un fils. Ce sont les géants du givre.

Des gouttes de givre sort aussi une vache, Auðhumla. Quatre fleuves de lait coulent de ses pis, avec lesquels elle nourrit Ymir. La vache, en léchant une pierre de givre, fait apparaître un homme, Buri, l'ancêtre des dieux.

Les dieux en question sont Odin, Vili et Vé, fils de Bor, fils de Buri. Ils tuèrent Ymir et son sang noya les géants, à l'exception d'un seul et de sa femme.

« Ils prirent Ymir, les transportèrent au milieu de l'immense abîme Ginnungagap et en firent la terre. De son sang, ils firent la mer et les lacs, de sa chair la terre [ferme], et de ses os les montagnes. Quant aux pierres et aux éboulis de roches, ils les firent de ses incisives et de ses molaires, ainsi que de ceux de ses os qui s'étaient brisés. » [...] « Du sang qui jaillissait de ses blessures et qui coulait librement, ils firent ensuite la mer qui leur servit à ceindre la terre afin de la maintenir fermement: pour ce faire, ils la disposèrent en cercle autour de la terre, aussi la plupart des hommes estiment-ils qu'il est impossible de traverser cette mer. » [...] « Ils prirent également son crâne et en firent le ciel: ils le dressèrent en quatre coins au-dessus de la terre, puis ils placèrent un nain sous chacun des angles ainsi formés. [...] Ils prirent alors les flammèches et les étincelles qui avaient été projetées hors du monde de Muspell et qui volaient librement, et ils les placèrent au milieu de l'immense firmament de Ginnungagap, à la fois par le haut et par le bas [de l'abîme], afin d'éclairer le ciel et la terre. Ils arrêtèrent tous les corps lumineux et leur donnèrent une place, fixe dans le ciel pour les uns, mobile sous la voute céleste pour les autres, mais ces derniers, ils les placèrent néanmoins sur leur orbe et ils réglèrent leur mouvement. Il est dit dans les vieux poèmes que c'est depuis lors que l'on distingue le jour et la nuit et que l'on compte par années. » [...] « [La terre] est ronde en sa périphérie, et elle est entourée de la très profonde mer sur le rivage de laquelle se situent les contrées qu'ils donnèrent aux races des géants. Mais à l'intérieur des terres, ils érigèrent une fortification tout autour du monde afin de se protéger de l'hostilité des géants, et, pour ce faire, ils utilisèrent les cils du géant Ymir. Ils donnèrent à cette fortification le nom de Miðgarð. Ils prirent ensuite le cerveau d'Ymir, le lancèrent en l'air et en firent les nuages, comme il est dit ici:

De la chair d'Ymir

la terre fut créée,

de son sang la mer,

de ses os les montagnes,

de ses cheveux les arbres,

et de son crâne le ciel.

De ses cils, ils firent,

les dieux cléments, Miðgarð

pour les fils des hommes.

Mais de son cerveau

furent créés

tous les nuages cruels. »

Il est assez vraisemblable que chez les anciens Germains continentaux, ce mythe ait été connu, et même qu'il ait été interprété dans le rituel sacrificiel. On trouve en effet dans les Annales de Tacite (XIII, 57), la mention d'un conflit qui a opposé les Hermondures aux Cattes pour une cause bien particulière :

« Un combat sanglant se livra, le même été, entre les Hermondures et les Cattes. Ils se disputaient un fleuve dont l'eau fournit le sel en abondance, et qui arrose leurs communes limites. À la passion de tout décider par l'épée se joignait la croyance religieuse 'que les lieux étaient le point le plus voisin du ciel, et que nulle part les dieux n'entendaient de plus près les prières des hommes. C'était pour cela que le sel, donné par une prédilection divine à cette rivière et à ces forêts, ne naissait pas, comme en d'autres pays, des alluvions de la mer lentement évaporées. On versait l'eau du fleuve sur une pile d'arbres embrasés ; et les deux éléments contraires, la flamme et l'onde, produisaient cette précieuse matière' ».

 

Certes, Tacite décrit ici le processus de fabrication du sel par briquetage. Mais le contexte religieux est évident et le rapprochement avec le mythe d'Ymir se fait de lui-même5.

 

Les témoignages slaves

 

Les quelques témoignages slaves que nous possédons nous viennent essentiellement de Russie. Ainsi, une légende cosmogonique nous dit que:

« Au temps où il n'y avait ni terre, ni ciel, il y avait une clôture, entourée d'une palissade, au milieu de laquelle vivait un vieillard. Le vieillard dit à son petit-fils:

- Petit, nous ne pouvons pas vivre ainsi, construisons-nous une maison. Faisons mieux qu'une maison, bâtissons plutôt un palais en os. Tu apporteras les os et tu les jetteras dans ce fossé. J'apporterai de l'eau et je mouillerai les os.

Ils se mirent à l'ouvrage: le petit-fils apporta les os et les disposa dans le fossé, le grand-père apporta de l'eau et mouilla les os. Une fois les os trempés, ils façonnèrent un palais avec et s'y installèrent. Ils accumulèrent du bien, engendrèrent des enfants et c'est d'eux que descendent tous les hommes6. »

À qui peuvent donc appartenir ces os qui permettent le façonnage du palais, hormis à une créature antérieure au vieillard et à son petit-fils, qui sont donnés comme ancêtres de l'humanité? Il est possible alors de penser que nous avons là la trace d'un récit de démembrement d'un géant cosmique.

Toutefois, le meilleur témoignage que nous ayons de ce mythe chez les Russes reste les Vers sur le Livre de la Colombe (Stikhi o Golubinoj Knige), un chant mystique collecté au XIXe siècle dans lequel une assemblée de tsars interroge le « tsar » David sur diverses questions, et notamment sur l'origine du monde, pour laquelle voici sa réponse:

« Il est écrit dans le Livre de la Colombe:

Notre monde prend naissance

Du Saint Esprit de Sabaoth;

Le soleil rouge, du visage de Dieu,

Du Christ même, Tsar Céleste ;

La nouvelle lune, de la poitrine de Dieu ;

Les étoiles drues, de la chasuble de Dieu ;

L’aurore et le crépuscule

Des yeux de Dieu, du Christ, tsar céleste ;

Les vents prennent naissance sur notre terre –

Du Saint Esprit de Sabaoth,

Du souffle de Dieu :

Les tonnerres prennent naissance sur notre terre –

Des paroles de Dieu ;

Les tsars prennent naissance sur notre terre

De la tête sainte d’Adam ;

Les princes et les boyards prennent naissance –

Des reliques saintes d’Adam ;

Les paysans orthodoxes –

D’un genou saint d’Adam7 ».

Ce texte n'a, à notre connaissance, jamais été exploité correctement par les non-slavistes. Ainsi Bruce Lincoln (mais il n'est pas le seul), lui donne le titre fantaisiste de The Poem on the Dove King (sic!), confusion étrange entre le russe knig, « livre », et l'anglais king, « roi »8. Cela montre que dans l'ensemble, les spécialistes anglo-saxons du sujet n'ont jamais lu ce texte et n'en ont eu connaissance que par des travaux de seconde main. De même, lorsque Lincoln lui donne une origine iranienne, il ne le fait que parce que les Slaves et les Scythes ont longtemps coexisté. Mais le fait est que le chant russe n'entretient, comme nous le verrons, aucun rapport avec les textes iraniens. Par contre il est le texte le plus proche des textes indiens, comme l'avait déjà bien vu Schayer dès 19359.

De même, un troisième témoignage aurait pu être apporté au crédit des Slaves, celui du texte apocryphe 2 Enoch, ou Livre des Secrets d'Enoch, apocryphe slavon dont subsistent deux versions, une longue et une autre courte. La version longue contient de nombreuses interpolations qui semblent bien être toutes tardives. L'une d'elles, au chapitre 30, présente justement notre mythe, mais de façon inversée: c'est le monde qui sert à façonner le premier homme, et non l'inverse:

« And on the sixth day I commanded my wisdom to create man out of the seven components:

/1/ his flesh from earth;

/second/ his blood from dew and from the sun;

/third/ his eyes from bottomless sea (the sun dans 2 manuscrits);

/fourth/ his bones from stones;

/fifth/ his reason from the mobility of angels and from clouds;

/sixth/ his veins and hair from grass of the earth;

/seventh/ his spirit from my spirit and from wind10. »

Il est erroné de dire, comme l'a là encore fait Bruce Lincoln, qu'il s'agit d'un témoignage « juif »11. Il s'agit d'une interpolation récente dans un texte apocryphe juif, cette interpolation ayant eu lieu dans un milieu lettré serbe ou bulgare entre le XIIIe et le XVIe siècle12. Cependant, ce « mythe » du Puruṣa inversé exprimé en Adam dans le monde chrétien n'est en fait pas spécifiquement slave. Il tire sa source de diverses œuvres apocryphes d'origine grecque dont le fond s'est répandu dans toute l'Europe. Emil Turdeanu en a fait dès les années 1970 l'inventaire, allant d'une version anglaise du VIIe siècle à des chants nuptiaux roumains collectés au XIXe siècle13. Citons à titre d'exemple une version roumaine:

« Et il [Dieu] a pris de la poussière,

et de la terre il a pris de l'argile,

et il a béni cette argile,

et il en a fait

un homme, son corps de la terre,

ses os, de pierre,

son sang, de la rosée,

sa force, du vent,

son âme, du saint esprit,

ses yeux, de la mer,

sa beauté, du soleil,

sa pensée, de la rapidité des anges. »

 

De fait, ce motif est particulièrement bien attesté en domaine germanique (Angleterre médiévale14, Allemagne), en domaine celtique (Irlande15) et en domaine slave. Il tire vraisemblablement sa source d'un apocryphe grec disparu mais dont la trace est aussi conservée dans un Chronographe grec du XVIIe siècle16. Notons au passage qu'il est certain que cette croyance savante a pu influencer le mythe scandinave. Dans tous les cas relevés par Emil Turdeanu, la constitution d'Adam à partir de sept ou huit éléments est suivi de l'ajout de la création de son nom, formé des premières lettres du nom de quatre anges venus des quatre points cardinaux. Or après le démembrement d'Ymir, son crâne est posé sur quatre nains qui forment les quatre points cardinaux. Cela ne se retrouve pas ailleurs.

Paradoxalement, les Vers sur le Livre de la colombe russe n'a subit l'influence du motif apocryphe que dans le fait qu'elle identifie partiellement l'homme cosmique à Adam, du moins quand il s'agit d'en faire l'origine de la société. À l'inverse, certaines versions du motif apocryphe semblent bien avoir été influencées par une croyance locale en l'homme cosmique: c'est le cas de certains manuscrits de 2Enoch, qui donnent pour origines aux yeux d'Adam le soleil, alors que les autres versions disent « la mer ». De même, le récit apocryphe slave Skazanie, kak sotvoril Bog Adama (Comment Dieu a fait Adam), dont le plus ancien témoignage, chez les Slaves du Sud, est du XIVe siècle, montre une semblable restitution dans ses manuscrits russes: c'est le soleil qui sert à faire les yeux. Ce récit a été très populaire dans l'ancienne Russie, et c'est tout naturellement qu'on le retrouve dans le folklore ukrainien17 et russe18.

 

Chez les Celtes

 

Les anciens pays celtiques ne semblent pas conserver de trace de notre mythe. Cependant, un quatrain chrétien irlandais pourrait y faire allusion:

« Le visage de Jésus sur la croix à l'ouest,

à l'est sans tribut de la chair, le dos de l'agneau;

son côté gauche est au sud vers le soleil,

il est dans la souffrance, son côté vers le nord19. »

 

Françoise Le Roux et Christian Guyonvarc'h ont eu tout à fait raison de ranger ce texte aux côtés d'un autre, celui de La Fondation du domaine de Tara, qui explique comment sont ordonnés les quatre points cardinaux: « à l'ouest, la science, au nord la bataille, à l'est la prospérité, au sud la musique, au centre la souveraineté »20. Cependant, dans son sens profond, le quatrain chrétien va bien plus loin. Jésus est l'Homme sacrifié par excellence, comme l'est le Puruṣa indien. Et ici ce sont bien des parties de son corps qui forment les quatre points cardinaux, autrement dit qui balisent le monde. De plus, l'ouest représente la science, autrement dit la première fonction dumézilienne, ici assimilée au visage de Jésus. Or comme nous le verrons, dans l'hymne védique, la tête du Puruṣa est à l'origine du ciel, et sa bouche, des brahmanes, autrement dit de la science.

Le fait qu'ici ce soit Jésus qui soit utilisé, et non Adam comme dans les légendes apocryphes, ne doit pas étonner: dès la fin de l'Antiquité, Jésus a été vu, dans certaines traditions, notamment gnostiques, comme un nouvel Adam, cet Adam étant alors considéré comme un être primordial hermaphrodite21.

 

Le folklore français

 

En 1889, Victor Brunet consignait dans la Revue des Traditions Populaires, quelques éléments concernant Gargantua dans la région de Saint-Sever-Calvados (Basse-Normandie). Ils sont très brefs, citons-les donc en intégralité:

« Aux environs de Saint-Sever, lorsque la butte de Grosmont est obscure, on dit en proverbe: 'Le soleil ne rira pas aujourd'hui, car Gargantua a mis son capuchon'.

Il y a une trentaine d'années, ma grand'mère me racontait que Gargantua, déjà âgé, était venu mourir dans le pays. Pour empêcher la peste de se déclarer, on résolut de l'enterrer. Il fallut des mois pour creuser sa fosse; on y parvint enfin, on y coucha l'immense cadavre de Gargantua. On amoncela sur sa tête, sur ses jambes et sur son corps la terre qu'on avait tirée du trou. La butte de Grosmont correspond à sa tête; la vallée de Malloué se trouve au-dessus du cou; il y a même en cet endroit un gouffre qui reçoit les eaux de la Vire et dans lequel on précipita en 1793 les cloches de l'église de Pont-Bellanger; le corps et les pieds ont formé la côte des Landelles, longue d'au moins un kilomètre et demi; les pieds, séparés par une vallée, forment les chaînes de la Gentière et de la Guérinière. Le corps du géant repose sous le territoire des communes de la Ferrière-Hareng, de Campeaux, de Malloué, des Landelles et de Coupigny22. »

 

Régulièrement reprise par les diverses études « gargantuines » qui ont suivi, notamment celles d'Henri Dontenville et de Guy Pillard, au titre des tombeaux de Gargantua ou de géants, ce passage n'a pour autant pas réellement été analysé. Pire: sa localisation exacte, telle que donnée par le texte, pose problème. Le Grosmont n'est plus mentionné sur les cartes d'aujourd'hui. Il est sur la commune de Malloué, et c'est lui qui porte l'église (Notre-Dame) et le cimetière paroissial. La vallée de Malloué est celle de la Vire, très encaissée à cet endroit. Les bras ne sont pas mentionnés dans le texte, mais on peut imaginer qu'ils correspondent aux lignes de crêtes de la rive gauche de la Vire, sur la commune de Saint-Martin-Don. Reste les pieds. Le hameau de la Guérinière est aisément identifiable, sur la commune de Campagnolles; quant à la Gentière, il s'agit en fait de la Genotière, hameau à cheval sur les communes de Campagnolles et de Sainte-Marie-Laumont. On voit donc que Victor Brunet n'a pas pensé à regarder sur une carte quand il a consigné sa légende.

Mais là n'est pas le plus important. Le fait est que le corps de Gargantua forme un vaste territoire fait de collines bien identifiées dont on dit: celle-ci est la tête, celles-ci les jambes, etc. Cela ressemble ni plus ni moins qu'au mythe cosmogonique du démembrement du géant, même si ici Gargantua meurt de vieillesse, obligeant ainsi à l'enterrer pour éviter sa décomposition. Mais ses membres sont bien à l'origine de collines, équivalent microcosmique des montagnes. Et il est troublant d'observer que sa tête, le Grosmont, est lié à un phénomène atmosphérique: s'il ne fait pas beau, c'est que Gargantua a mis son capuchon. Autant dire que la tête de Gargantua s'assimile au ciel, comme celle d'Ymir.

Il est difficile de dire si cette légende doit sa présence en Normandie à la colonisation scandinave. Rien n'empêche, comme nous l'avons vu, que les anciens Celtes aient aussi connu ce mythe, auquel cas cette « tombe » de Gargantua en constituerait l'exemple le mieux conservé.

 

En Grèce

 

Les récits apocryphes chrétiens ont, nous l'avons vu, une origine clairement grecque. Leur fond remonte même au paganisme et à certaines spéculations philosophiques23. Deux textes, le Timée de Platon (34c-36c, sur la création de l'âme du monde par le Démiurge) et le De Hebdomadibus du pseudo-Hippocrate, nous montrent que l'idée d'un homme macrocosmique multipartite était bien présente en Grèce24. Les textes philosophico-religieux de l'époque tardive contiennent parfois quelques allusions à ces raisonnements, en les mettant justement dans le contexte de la création du premier homme. Ainsi le traité hermétique Poimandres (15-16), qui montre que le premier homme est bien composé de sept « gouverneurs », et procède donc des quatre éléments fondamentaux (terre, eau, air, feu). Chez les alchimistes, Zozime de Panopolis, au tournant du IVe siècle ap. J.-C., s'exprime ainsi:

« C'est ainsi que le premier homme, celui qui chez nous est Thoyth, ces gens-là l'ont nommé Adam, d'un nom emprunté à la langue des anges. Et non seulement cela, mais ils l'ont nommé symboliquement, l'ayant désigné par quatre lettres (éléments) tirées de l'ensemble de la sphère, selon le corps. Car la lettre A de ce nom exprime le levant, l'air; la lettre D exprime le couchant, la terre qui s'incline vers le bas à cause de son poids; la seconde lettre A exprime le nord, l'eau; la lettre M exprime le midi, le feu maturant qui est intermédiaire entre ces corps et qui a trait à la zone intermédiaire, la quatrième25 »

 

Le terme « sphère » est à prendre dans le sens de « globe terrestre », c'est-à-dire « le monde entier »26. On retrouve bien là la base des légendes apocryphes signalées plus haut. Zozime n'exprime pas quelque chose de neuf: le motif des quatre lettres d'Adam se trouve déjà dans les Oracles sybillins (III, 24-26, Ier siècle ap. J.-C.). Mais il semble bien être le premier à y mêler quelque chose qu'il tire de Platon, à savoir la fabrication de l'homme à partir de plusieurs éléments. Ces spéculations se retrouvent avec force dans les textes gnostiques, qui puisent dans divers fonds religieux (grec, juif, mais aussi iranien et égyptien), sous la forme du mythe d'Anthropos ou Adamas, l'« Homme primordial », le « Préexistant », l'« Androgyne »27, formé le plus souvent à partir des sept Archontes. Ainsi, une version audienne de l'Apocryphon de Jean conservé par Théodore bar Konaï indique:

« Ma sagesse a fait le poil, et le Discernement a fait la peau, et Elohim a fait les os, et ma Royauté a fait le sang, Adonaï a fait les nerfs, et le Zèle a fait la chair, et la pensée a fait la moelle28. »

 

Dans tous les cas, nous avons là la création d'un homme primordial après la création du monde, une création inversée. C'est donc un hymne orphique à Zeus, conservé par Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique, III, 9-2 (Kern, fragment 168), qui reste notre témoignage le plus précieux:

« Zeus fut le premier à naître, Zeus maître de la foudre est le dernier.

Zeus est la tête et le centre, c'est de Zeus que tout a reçu l'être.

Zeus est né mâle, Zeus a aussi été nymphe impérissable.

Zeus est le fondement de la terre et du ciel étoilé.

Zeus est roi, Zeus en personne est l'auteur de toutes choses.

Il est né seule force, seul démon, grand chef de tous les êtres;

Seul corps royal, où tout ce bas monde déroule son cycle,

Feu, eau, éther, nuit et jour,

Prudence (Métis), premier géniteur et Eros charmeur;

Car tout ici-bas se trouve dans le grand corps de Zeus.

A le voir, sa tête et son beau visage

Sont le ciel resplendissant, qu'entourent de leurs ondulations

Les splendides chevelures d'or des astres étincelants;

Des deux côtés, ces cornes de taureau, deux cornes d'or,

Ce sont le lever et le couchant, routes des dieux du ciel;

Ses yeux, le soleil et la lune qui va à sa rencontre.

Son intellect infaillible, c'est l'éther royal, impérissable,

Par lequel il meut tout en cercle et conçoit;

Il n'est ni voix, ni son, ni bruit, ni rumeur

Qui échappe à l'oreille du tout-puissant Zeus, fils de Cronos;

Ainsi immortelles sont sa tête et sa pensée;

Ainsi son corps est lumineux, immense, inébranlable,

Vigoureux, aux membres forts, tout-puissant;

Les épaules du dieu, sa poitrine, son large dos,

C'est l'air du vaste empire; des ailes lui ont poussé,

Sur lesquelles tout vole; son ventre sacré,

C'est la terre, mère universelle, ce sont les pics vertigineux des montagnes;

Au milieu, sa ceinture, c'est le flot de la mer sonore

Et de l'océan (Pontos); sa base extrême, ce sont les racines intérieures du sol,

Le Tartare moisi, les ultimes limites de la terre29. »

 

Cet hymne est remarquable par le fait qu'ici, c'est Zeus, le démiurge, qui fait office d'homme cosmique, mais un Zeus qui a auparavant avalé Eros/Métis, l'entité hermaphrodite sorti de l'oeuf primordial formé dans le chaos, Eros par ailleurs figure similaire à l'Adam lumineux des textes gnostiques.

 

Dans l'Iran pré-islamique

 

Le cas de l'Iran ancien est plus complexe. On a souvent invoqué le mythe de Gayomard, tel qu'il a été conservé dans les textes pehlevi que sont le Denkart et le Grand Bundahišn. Pourtant, il faut bien avouer que ce mythe n'a que peu de rapports avec celui du Puruṣa: après avoir créé le monde, Ohrmazd créée un premier homme, Gayomard, fait de glaise, et un premier bœuf. Mais Ahriman attaque le monde, et de cette attaque il résulte que le bœuf et l'homme sont tués. Du corps du bœuf sortiront diverses espèces d'animaux bénéfiques, alors que de l'homme sortiront divers matériaux précieux ainsi qu'une graine qui donnera naissance à la rhubarbe, de laquelle sortira le couple humain primordial. Gayomard n'est pas à l'origine du monde, et il n'est pas démembré. Autant de choses qui le distinguent du Puruṣa.

En définitive, ce mythe se rapproche bien plus de celui du type Hainuwele, tel qui a été défini par l'ethnologue Adolph Jensen30. Sa structure est simple: peu après la création, un des premiers dieux, ou un des premiers héros, est sacrifié ou tué, et de son corps démembré sortent diverses espèces de plantes ou d'animaux bénéfiques31. Ce mythe est connu dans toutes l'ère Pacifique, Amériques comprises32, et il se pourrait même qu'il ait des extensions en Occident, par exemple avec le mythe irlandais de Miach, assassiné par son père Diancecht, et sur la tombe duquel poussent toutes les plantes médicinales.

Mais il existe dans le domaine iranien un autre texte, jusqu'ici assez souvent ignoré, et qui pourtant se rapporte au mythe du Puruṣa. Il s'agit du Pahlavi Rivāyat, au chapitre 46, un texte qui n'est porté que par des manuscrits postérieurs au XVIIe siècle:

« 46.1 This (question): How and from what has the sky been made?

46.2 There was a material like embers of fire, (which was) pure in light, which was created from the Endless Light.

46.3 And he made all the creatures and creations from that, and he had made them he put them into a body and kept them in a body for 3,000 years. And he caused (them) ever to increase and he made (them) ever more beautiful; and then one by one he kept creating (them) from the body of his own (making).

46.4 And first he created the sky from the head, and its substance (is) white crystal, and its width and height (are) equal, and the depth of its foundations is as much as the breadth of the emptiness, and its management (is) by the righteous male and Dahmān Āfrīn, and there is no physical support for it; Ohrmazd resides within (it) with the creatures and the creation.

46.5 And he created the earth from the feet, and its stability (is) from the mountains (good Lord Mihr and Dahmān Āfrīn, the Master of Truth and the Master of Righteousness, bestow riches of the spirit upon the worthy (man) as a righteous-gift for goodness). And in it he interred minerals, and he caused mountains to grow from the minerals, for 18 years both below and above they kept growing upward again for 800 years up to the sky. And below and above its circle encompasses (the earth) around, and so it (is) like an egg in which there (is) a little bird. And there is no physical support for it.

46.6 Just as he had caused the mountain to grow up to the measure at which it is (now), he then brought forth the earth in the direction of the sky, in the star station, and he created the foundation and base. When Ahriman invaded, then it was drawn down by him. At the Future Body it will go back to the star station.

[... description cosmologique...]

46.11 And he created water from his tears, some of it is mixed into the earth, and some of it is put upon the earth, and some of it stands (suspended) in the atmosphere; and it was all in motion.

[...]

46.13 And he created the plants from (his) hair, and first there was one stem of one span and two finger-breadths in height and all the species of plants were in it except one species, and he brought it forth in Ērānwēz.

46.14 Then some (of the seeds) were carried by birds, some in water, and some by mankind from place to place. And (there is) a forest also in the sea and the white hōm and the other plants in the world were from that (forest). And its comfort (is) from the bringing of āb-zōhr, so that it is pure; and its discomfort (is) from those (men) when they cut or break it unlawfully. Those species which he created afterwards were 50 species.

46.15 And he created the ox from (his) right hand, and he brought it forth in Ērānwēz, and its height and width were three cubits, and when Ahriman assaulted it it died at once, and its seed fell to the earth at once. Ohrmazd made all the species of beneficent animals from that seed, and first he made one male and one female of every species, and afterwards progeny proceeded from them. And their pleasure and comfort (are) from water and fodder and good protection in winter and summer, so that (they are) pure: and their discomfort (is) from those men when they kill them unlawfully and use them unlawfully and do not give them water and fodder and (they do not) protect them.

[...]

46.28 And he created fire from his mind, and its radiance is created from the Endless Light.

46. 29 And he created the plants and created in (them) fire, and he blessed them, saying: «Since you will not be makers of fire (that is, it will be possible to separate fire from them) may you be the fuel of the fire (that when they put you in to it, then it will blaze up).

[...]

46.36 And he made man from that clay from which Gayōmard (was made). It [Gayōmard's clay] had been trusted in seminal form to Spandarmad [the earth], and Gayōmard was created from Spandarmad and was born33

 

Comme cela a bien été démontré, bien que ce texte soit tardif, il n'entretient aucun lien avec les récits indiens34. Il constitue donc un archaïsme dans la tradition iranienne. Paradoxalement, il est beaucoup plus proche de l'hymne orphique à Zeus: or on a régulièrement écrit que les textes orphiques avaient subi une influence iranienne35. Pourtant le Rivāyat lui est bien postérieur. La question de l'influence inverse, notamment à partir de l'époque d'Alexandre le Grand, se pose. Quoiqu'il en soit, ce document montre l'existence d'un mythe iranien de l'homme cosmique dont l'emplacement se situe entre la création de l'univers et celle de Gayomard, le premier vrai homme, vraisemblablement hermaphrodite, et enfin le premier couple humain, issu de Gayomard. Cet ordre des choses ressemble d'ailleurs curieusement à ce qu'on peut trouver dans certains traités gnostiques (par exemple le traité II, 5 de Nag Hammadi), qui voient se succéder un Adam cosmique, lumineux, puis un Adam psychique, et enfin un Adam terrestre, accompagné d'Eve.

 

En Inde

 

La tradition indienne est bien évidemment la plus riche puisque le mythe, connu depuis les éléments les plus récents du Rig-Véda, est sans cesse réactualisé, d'abord dans les Lois de Manu (I, 5 et suiv.), puis dans nombre de textes brahmaniques. Citons donc l'élément le plus ancien, qui a le mérite de montrer une version déjà pleinement constituée:

« 1. A mille têtes, l'Homme (Puruṣa)! à mille yeux! à mille pieds! Après avoir couvert la terre de tous côtés, il la dépassait (encore) de dix doigts!

2. L'Homme, certes, est cet univers tout entier, ce qui fut et ce qui sera! Il est le maître, aussi, de l'Immortalité qu'il dépasse grâce à la nourriture (qu'il reçoit).

3. Si grande soit sa mesure, il est davantage encore, l'Homme! Tout ce qui existe forme un quartier de lui; le (domaine) immortel, (là-haut), dans le Ciel (forme) les trois autres quartiers.

4. C'est qu'il est monté là-haut avec trois quartiers, cependant que le quatrième reprenait naissance ici-bas. A partir de celui-ci il s'est répandu en tous sens, vers ce qui mange et ce qui ne mange pas.

5. De l'(Homme) naquit la Souveraineté-qui-se-diffuse (viradj), et d'elle (naquit) l'Homme: sitôt né, l'Homme a dépassé la Terre, par derrière et par devant.

6. Lorsqu'avec l'Homme pour substance-oblatoire les Dieux tendirent le sacrifice, le printemps fut le beurre (utilisé pour) ce (sacrifice), l'été le combustible, l'automne l'oblation (elle-même).

7. Sur la litière ils aspergèrent le sacrifice, (c'est-à-dire) l'Homme, né aux origines. Oui, c'est Lui qu'ils offrirent-en-sacrifice les Dieux et les Saints (d'autrefois), les Prophètes!

8. De ce sacrifice dont la substance-oblatoire était l'Univers-tout-entier fut produit le beurre moucheté et les animaux qui paissent, ceux qui volent, sauvages ou domestiques.

9. De ce sacrifice dont la substance-oblatoire était l'Univers-tout-entier les Stances et les Mélodies naquirent; en naquirent les mètres, en naquit la formule-rituelle.

10. En naquirent les chevaux et (toutes) les bêtes qui ont double rangée de dents; en naquirent les vaches, les chèvres et les brebis.

11. Lorsque les Dieux eurent découpé l'Homme, comment en disposèrent-ils (les parts)? Que (devint) sa bouche? Que (devinrent) ses bras? Comment furent appelés ses cuisses et ses pieds?

12. Sa bouche devint le brahmane; ses deux bras, le noble; ses deux cuisses, le producteur; le serf quant à lui naquit de ses deux pieds.

13. La lune naquit de sa pensée; le soleil de ses yeux; de sa bouche, Indra et Agni; de son souffle Vayu.

14. De son nombril, fut l'Espace-intermédiaire; à partir de sa tête le Ciel se développa; de ses deux pieds la Terre; et les Orients, de son oreille: ainsi disposèrent-ils les mondes.

15. Sept étaient les bois-d'enceinte de ce (sacrifice); trois fois sept, les bûches d'allumage; lorsque les Dieux, tendant le sacrifice, eurent lié l'Homme (en tant que victime.

16. Oui, les Dieux offrirent le sacrifice en sacrifice au sacrifice! Telles furent les premières lois! Et ces pouvoirs gagnèrent le Ciel, là où sont les Saints d'autrefois, les Dieux36! »

 

Par la suite le mythe s'est retrouvé associé à Prajāpati, alors que Puruṣa, ayant pris simplement le sens d' « esprit », est devenu un principe mâle inactif. Cependant, l'idée de démembrement reste au cœur des rites sacrificiels fondateurs.

 

Analyse

 

En définitive, nous obtenons un corpus de six versions exploitables, et il est ainsi possible de dresser un tableau comprenant tous les éléments du devenir de l'homme cosmique:

 

Ymir

Apocryphes

(ici 2Enoch)

Rivayat

Zeus

Puruṣa

Le sang > la mer et les lacs

Rosée et soleil > sang

Larmes > les eaux

Ceinture = mer

 

Le corps > la terre

Terre > chair

Pieds > terre

Pieds = racines du sol

Pieds > terre

Les os > les montagnes

Les dents et esquilles > les rochers

Pierres > os

 

 

 

Le crâne > le ciel

 

Tête > ciel

Tête et visage = ciel

Tête > ciel

Le cerveau > les nuages

Mouvement des anges et nuages > raison;

Esprit de Dieu et vent > esprit

Esprit > feu

Intellect = éther

 

Souffle > Vayu;

Bouche > Indra et Agni

 

 

Mer > yeux

(var. russe: soleil > yeux)

 

Yeux = soleil et lune;

Cornes = lever et coucher

Yeux > soleil

Pensée > lune

 

 

 

Cheveux = astres

 

 

 

 

Epaules, poitrine et dos = air

Nombril > espace intermédiaire

Cheveux > arbres

Herbe > nerfs et cheveux

Cheveux > plantes

 

 

 

 

 

 

Bouche > brahmane

 

 

 

 

Bras > nobles

 

 

 

 

Cuisses > producteur;

Pieds > serf

Les cils > Midgard

 

 

 

 

Sueur > vache

 

Main droite > boeuf

 

 

 

De la lecture de ce tableau, il ressort que l'on peut définir trois sous-ensemble: le premier contient le mythe d'Ymir, les apocryphes chrétiens et le Pahlavi Rivāyat. Eux-seuls par exemple donnent l'origine des plantes. De même les apocryphes et le mythe d'Ymir nous donnent l'usage des os37. D'un autre part, les Vers sur le livre de la colombe russes et l'hymne védique forment un ensemble bien distinct aussi: eux seuls mentionnent l'origine des classes de la société38. Eux seuls aussi font la distinction entre vents et tonnerres: dans le texte russe, les tonnerres sont issus des paroles de Dieu, alors que dans le texte indien, le dieu du tonnerre Indra tire son origine de la bouche du Puruṣa.

Entre les deux groupes, l'hymne orphique à Zeus semble bien faire office d'intermédiaire.

Tentons alors l'exercice du stemma:

Figure 1 Purusha.jpg

Les flèches indiquent une simple influence et non une filiation.

 

Il n'est pas question maintenant de restituer un texte primitif. Les variantes sont trop divergentes pour le permettre, même si certaines conclusions s'imposent, par exemple que partout le ciel est issu de la tête et le soleil (ou bien le soleil et la lune) des yeux. L'homme cosmique est hermaphrodite. C'est clairement dit en Grèce, et sous entendu en Scandinavie. L'origine même de l'homme cosmique diverge d'un récit à l'autre. Création spontanée en Scandinavie, volonté divine en Inde et en Iran, assimilation de Dieu à cet homme en Grèce et en Russie. La cause de la mort de l'homme diverge aussi: meurtre en Scandinavie, sacrifice en Inde et vraisemblablement en Iran. Une seule chose est certaine: il doit mourir pour permettre aux éléments du monde, contenus dans son corps, de se mettre en place (ou d'être mis en place par les dieux).

On peut malgré tout se permettre certaines remarques.

Tout d'abord, en dépit de la parenté linguistique existant entre Ymir d'une part, et Remus, Yima et Yama d'autre part39, ces figures mythologiques ne sont pas assimilables, ni même réductibles au même archétype. Yima, Remus et Yama sont, dans leurs régions respectives (Iran, Rome et Inde), des jumeaux. Ils ne sont pas hermaphrodites. De plus, ils n'interviennent pas dans la cosmogonie, mais dans l'anthropogenèse. Ils sont premiers, mais pas primordiaux: le monde est créé avant eux, alors que les personnages que nous avons étudiés ci-dessus existent avant le monde, qui leur doit d'ailleurs son existence. Nous avons ici une différence de génération importante. L'homme cosmique est primordial, antérieur au monde et donc à la donc à la différenciation sexuelle: étant à l'origine des hommes et des femmes, il se doit de contenir des éléments des deux. Cela n'est le cas ni de Remus, ni de Yama ou de Yima, qui avec leurs frères occupent finalement un rôle proche des Abel et Caïn biblique, fils d'Adam. Dans les quatre cas, l'un des frères tue l'autre.

D'un point de vue structurel, tous les textes scandinaves contenant le mythe d'Ymir sont du type « Questions et réponses ». Il en est de même pour les Vers sur le Livre de la colombe, dans lesquels on interroge le roi David. Les apocryphes chrétiens sont le plus souvent de ce type. On pourrait ainsi penser que cette forme a été dictée justement par ces derniers, mais il n'en est rien, puisque le Pahlavi Rivāyat, sur lequel aucune influence chrétienne ne s'est exercée, est aussi un jeu de « Questions et réponses ». Ainsi Odin dans le Vafthrudnirsmal, demande: « Dis ceci en premier lieu, si tes dons y suffisent, et si toi, Vafthrudnir, le sais: d'où viennent la terre et le ciel élevé, ô savant géant! »40. Comme en écho, Snorri fait que Ganglari demande aux dieux: « Quelle fut l'origine? Comment cela commença-t-il? Et qu'y avait-il auparavant? ». Les Vers sur le Livre de la colombe se font plus complexes puisqu'ils dévoilent dans la question l'ensemble des réponses attendues: « Dis-nous encore, seigneur, ce qui est écrit dans le Livre de la Colombe, ce qui a été imprimé: d'où prend naissance notre monde, pourquoi le soleil rouge brille, pourquoi la nouvelle lune brûle, pourquoi les étoiles drues brûlent, d'où prend naissance l'aurore, l'aurore et le crépuscule, d'où prennent naissance les vents sur notre terre, d'où prennent naissance les tonnerres sur notre terre, d'où prennent naissance les tsars sur notre terre, d'où prennent naissance les princes et les boyards sur notre terre, les paysans orthodoxes? »; alors que le Rivāyat procède-lui, tout comme le Vafthrudnirsmal, avec simplicité: « Cette (question): Comment et de quoi a été fait le ciel? »

Nous sommes donc en droit de nous poser la question de l'existence d'un très ancien « traité » de théologie cosmogonique indo-européen qui employait la forme du « questions et réponses ».

 

II. Transfert du mythe chez des peuples non-Indo-Européens

 

Dans l'épopée estonienne du Kalevipoeg (canto VIII), texte plus ou moins authentique compilé au XIXe siècle, on trouve un passage qui ressemble singulièrement à notre mythe:

« While the Kalevide lay asleep, he dreamed that he saw his good horse torn to pieces by wolves. And truly the horse had strayed away to some distance, when a host of wild animals, wolves, bears, and foxes, emerged from the forest. As the horse's feet were hobbled, he could not escape, and was soon overtaken. He defended himself as well as he could with hoofs and head, and killed many of the beasts; but he was finally overpowered by their ever-increasing numbers, and fell. Where he sank the ground is hollow, and a number of little hills represent the wolves killed in the struggle. The horse's blood formed a red lake, his liver a mountain, his entrails a marsh, his bones hills, his hair rushes, his mane bulrushes, and his tail hazel-bushes41. »

 

Il est difficile ici de dire si ce passage est dû à une influence scandinave ou russe: les deux sont tout à fait possibles42. Mais ce cas montre bien que le mythe du Puruṣa a pu, évidemment, quitter le monde indo-européen.

Le motif s'est transmis de l'Inde à l'archipel indonésien et est passé chez les Malais, depuis convertis à l'Islam. Toutefois un conte intitulé Histoire d'Indra djaya en conserve la trace, particulièrement entremêlée d'éléments musulmans et gnostiques :

« Veuillez instruire votre esclave de la manière dont fut créée la terre. » Le prince lui dit : « Le puissant Jéhovah répandit une lumière sur les élémens (sic) encore informes de la terre ; cette lumière se fondit et devint un abîme d'eaux, la mer vaste et sans bornes. Puis il répandit son souffle sur l'étendue des eaux, et il s'en éleva de l'écume et de la vapeur. La mer fut créée avec ses sept étages, tous éloignés l'un de l'autre d'une distance de 500 ans de marche. La terre fut également formée de sept étages. Il déploya alors la terre sur l'océan, des lieux où se lève le soleil à ceux où il se couche ; mais le centre de la terre était encore vacillant, agité par les secousses de la profonde et large mer. Le puissant Jéhovah créa la montagne Kaf pour consolider la terre, l'entourer et la préserver des coups de vagues du vaste abîme. Des veines primitives du mont Kaf jaillirent alors une multitude d'autres montagnes hautes et larges qui rendirent la terre immobile. Par delà les limites du Kaf, est un vaste espace soixante-dix fois aussi grand que le monde : là, le sable et la poussière sont du musc ; l'herbe et les végétaux, du safran ; les pierres, des rubis et des émeraudes. Oui ma sœur, c'est ainsi. » La princesse répondit : « Ton esclave reçoit tes paroles et les place sur la pierre de son front. Oui mon frère ! Ton esclave désire encore savoir de quelle manière furent créés les sphères empyrées et cristallines, les anges et les amis (du prophète) ; de quelle substance ils furent formés. »

Indra djaya répondit : « Voici quelles furent ces créations. Au commencement, le puissant Jehovah répandit une glorieuse lumière, une figure vivante de Mahomet. Cette figure illuminée, frappée du souffle du souverain maître de tous les mondes, fut agitée comme l'eau dans le chaudron bouillant. De la sueur qui couvrait la tête de cette figure, il forma les sphères empyrées et cristallines, la tablette des comptes, la plume qui va toute seule, le soleil, la lune et les étoiles et tout ce qui est dans la mer ; de la sueur qui en couvrait la poitrine, il forma tous les prophètes inspirés et tous les fidèles apôtres de la religion ; de la sueur qui en couvrait les sourcils, il forma tous les croyans des deux sexes ; de la sueur qui en couvrait les oreilles, il forma tous les juifs et les chrétiens ; et de la sueur qui en couvrait les pieds, il forma la terre de l'orient à l'occident avec tout ce qu'elle contient. Alors le puissant Jéhovah adressa cet ordre à la figure vivante, illuminée du prophète : 'Regarde derrière toi, devant toi, à ta droite et à ta gauche'. La figure illuminée, en regardant autour d'elle, aperçut une autre lumière éclatante qui représentait Abou-bekr, Omar, Oshman et Ali, les divins amis du prophète. Ce fut ainsi, ma soeur. »

La princesse répondit : « Une nouvelle lumière a répandu ses rayons sur le cœur de votre esclave ! »43

 

Curieusement, on retrouve ici, comme dans la version scandinave, l'idée d'une création par sudation. L'être lumineux gigantesque, bien qu'admis par l'Islam, a de fortes ressemblances avec l'Adam des gnostiques. Par contre, le géant n'est seulement pas à l'origine du monde, mais aussi de la société.

Bien plus au sud, c'est probablement de cette Indonésie islamisée qu'est venue, à Madagascar l'histoire d'Adam et de ses sept femmes:

« Je n'ai point voulu insérer dans la suite de cette Histoire une fable que les Grands d'Anossi faisaient accroire aux Nègres, afin de les ravaler au-dessous d'eux, qui est: que, Dieu ayant créé Adame de la terre, il lui envoya le sommeil pendant lequel il tira une femme de sa cervelle, de laquelle sont descendus les Roandrian, une autre femme du cou, de laquelle sont descendus les Anacandrian, une autre de l'épaule gauche, dont sont issus les Ondzatsi, une autre du côté droit, dont sont descendus les Grands Voadziri, qui sont noirs, une autre de la cuisse, de laquelle sont venus les Lohavohits, une autre du gras de la jambe, dont sont venus les Ontsoa, et une autre de la plante du pied, de laquelle sont issus les esclaves44. »

 

Comme dans le mythe indien, ce « démembrement » d'Adam donne naissance aux différentes classes et aux différents groupes de la société malgache45.

Cela fait bien sûr depuis le XIXe siècle que l'on a relevé la grande convergence qui existe entre le mythe indo-européen et le mythe chinois de Pangu. Les témoignages sur ce dernier sont nombreux46. Citons-en quelques uns, parmi les plus anciens:

Yiwen leju, chap. 1, p. 2-3; Taiping yulan, chap. 2, p. 137:

« Le ciel et la terre formaient un ensemble pareil à un œuf de poule. Pangu naquit en son milieu.

Au bout de dix-huit mille ans47, le ciel et la terre se séparèrent. Le yang pur constitua le ciel et le yin grossier la terre. Pangu se trouvait en leur milieu.

En une seule journée, il opéra neuf mutations (et devint) un esprit dans le ciel et un saint sur la terre. Chaque jour, le ciel s'élevait d'un empan; chaque jour, la terre s'épaississait d'un empan et chaque jour Pangu grandissait lui aussi d'un empan. Tout cela dura dix-huit mille ans. Le ciel fut alors immensément haut, la terre immensément profonde, Pangu immensément grand. Puis il y eut les trois augustes souverains... aussi, le ciel et la terre furent-ils distants de quatre-vingt-dix mille li48. »

 

Sanwu liji:

« Au temps où le ciel et la terre étaient un chaos (hundun) ressemblant à un oeuf, Pangu naquit dans celui-ci et y vécut dix-huit mille ans. Puis le ciel et la terre se constituèrent, les purs éléments Yang formèrent le ciel, les grossiers éléments Yin formèrent la terre. Pangu, qui était au milieu, se transformait chaque jour neuf fois, tantôt dieu dans le ciel, tantôt saint sur la terre. Le ciel, chaque jour, s'élevait d'une toise, et la terre s'épaississait chaque jour d'une toise. Il en fut ainsi durant dix-huit mille ans et alors le ciel atteignit à l'extrême de sa maturité49. »

 

Yishi, chap. 1, p. 2a:

« Le premier à naître fut Pangu. Lorsqu'il fut sur le point de mourir, il transforma son corps: son souffle devint les vents et les nuées, sa voix les éclats du tonnerre, son oeil gauche le soleil, son oeil droit la lune, ses quatre membres et les cinq (parties de son) corps les quatre extrêmes et les cinq montagnes sacrées, son sang et ses humeurs le fleuve Bleu et le fleuve Jaune, ses nerfs et ses artères les veines de la terre, ses muscles la glèbe des champs, ses cheveux et ses moustaches les astres et les repères sidéraux, les poils de sa peau la végétation, ses dents et ses os les métaux et les pierres, ses essences et sa moelle les perles et les jades, sa sueur et ses écoulements les pluies et les marais50. »

 

Shuyi ji, chap. 1, p. 1a:

« Les êtres vivant commencèrent avec Pangu, lequel est l'ancêtre des dix mille êtres de l'univers. Lorsque Pangu mourut, sa tête devint un pic sacré, ses yeux devinrent le soleil et la lune, sa graisse les fleuves et les mers, ses cheveux et ses poils les arbres et les végétaux. Les anciens savants affirmaient que les larmes de Pangu avaient formé le fleuve Bleu et le fleuve Jaune, que son souffle était le vent, sa voix le tonnerre; la pupille de ses yeux faisait jaillir la foudre, le ciel était clair quand il était content et sombre quand il se mettait en colère. Selon une croyance de l'époque des Ts'in et des Han, la tête de Pangu devint le pic sacré de l'Est, son ventre le pic du Centre, son bras gauche le pic du Sud, son bras droit le pic du Nord, ses pieds le pic de l'Ouest. Dans les pays (méridionaux) de Wu et de Tch'u, on raconte que Pangu et son épouse sont à l'origine du yin et du yang. [Ils furent le premier homme et la première femme]51. »

 

Les textes plus récents, bouddhistes, ne gardent de Pangu que l'idée d'un pilier, dont la croissance permet au ciel de se séparer de la terre52. Il n'est plus à l'origine des différentes parties du monde. L'image de l'homme cosmique tend ainsi à s'effacer avec le temps53.

L'origine de ce mythe en Chine a longtemps posé problème, d'autant plus qu'il n'a le plus souvent fait l'objet que d'une critique interne, sur la base de matériaux uniquement chinois et indiens. On pense ainsi qu'il a été apporté en Chine avec le bouddhisme, et certains suggèrent une influence tibétaine54.

Il est pourtant possible de retrouver la trace d'intermédiaires, et ces intermédiaires n'existent pas dans les religions himalayennes. Certes on trouve en quelque sorte une allusion au mythe du Puruṣa dans une cosmogonie populaire des Kusle-Kâpâli, une secte de yogi Newar, au Népal, mais celui-ci n'est plus qu'une entité hermaphrodite primordiale, qui sera coupée en deux, et dont la moitié féminine sera, avec le créateur Nirañjan Nirakâr, à l'origine des dieux55. Au Tibet, on a parfois rapproché le mythe de Srin-mo, une démone qui s'identifie au pays, avec le Puruṣa, mais ses rapport sont finalement assez lointain56. Une version du Ladakh du Rgyal-rabs tibétain contient aussi des allusions à ce mythe, mais c'est là un texte très tardif (XIVe siècle au plus tôt)57. En définitive, la version la plus proche est un conte tibétain collecté au XIXe siècle par l'abbé Huc, un missionnaire:

« Cependant, on sait que sous le ciel, il existe trois grandes familles; nous autres himmes de l'Occident, nous sommes tous de la grande famille thibétaine: voilà ce que j'ai voulu dire. - Aka, sais-tu d'où viennent ces trois grandes familles qui sont le ciel? - Voici ce que j'ai entendu dire aux Lamas instruits des choses de l'antiquité... Au commencement il n'y avait sur la terre qu'un seul homme; il n'avait ni maison, ni tente: car, en ce temps-là, l'hiver n'était pas froid, et l'été n'était pas chaud; le vent ne soufflait pas avec violence, il ne tombait ni de la pluie ni de la neige; le thé croissait de lui-même sur les montagnes, et les troupeaux n'avaient pas à craindre les animaux malfaisants. Cet homme eut trois enfants, qui vécurent longtemps avec lui, se nourrissant de laitage et de fruits. Après être parvenu à une très-grande vieillesse, cet homme mourut. Les trois enfants délibérèrent pour savoir ce qu'ils feraient du corps de leur père; ils ne purent s'accorder, car ils avaient chacun une opinion différente. L'un voulait l'enfermer dans un cercueil et le mettre en terre, l'autre voulait le brûler, le troisième disait qu'il fallait l'exposer sur le sommet d'une montagne. Ils résolurent donc de diviser en trois le corps de leur père, d'en prendre chacun une partie et de se séparer. L'aîné eut la tête et les bras en partage; il fut l'ancêtre de la grande famille chinoise. Voilà pourquoi ses descendants sont devenus célèbres dans les arts et l'industrie, et remarquables par leur intelligence, par les ruses et les stratagèmes qu'ils savent inventer. Le cadet, qui fut le père de la grande famille tibhétaine, eut la poitrine en partage. Aussi les Tibhétains sont-ils pleins de cœur et de courage; ils ne craignent pas de s'exposer à la mort, et parmi eux, il y a toujours eu des tribus indomptables. Le troisième des fils, d'où descendent les peuples tartares, reçut pour héritage la partie inférieure du corps de son père. Puisque vous avez voyagé longtemps dans les déserts de l'Orient, vous devez savoir que les Mongols sont simples et timides, ils sont sans tête et sans cœur; tout leur mérite consiste à se tenir fermes sur leurs étriers, et bien d'aplomb sur leur selle. Voilà comment les Lamas expliquent l'origine des trois grandes familles qui sont sous le ciel, et la différence de leur caractère. Voilà pourquoi les Tartares sont bons cavaliers les Thibétains bons soldats, et les Chinois bon commerçants58. »

 

Certes, ce récit conserve une grande valeur trifonctionnelle, cependant il n'est plus un récit d'origine du monde, qui est alors déjà créé, mais une ethnogenèse. Au final, les peuples de l'Himalaya ont bien conservé l'idée d'un sacrifice fondateur par démembrement, mais pas dans le cadre de la cosmogenèse. Il semble alors peu évident que le mythe du Puruṣa ait été transmis à la Chine par cette région.

La situation est tout autre en Asie du Sud-Est, où là nous disposons de documents intéressants, quoi que tardifs. Ainsi, une légende collectée chez les Mnongs du Vietnam pourrait bien être un vestige du mythe de l'Homme cosmique, à la manière du Gargantua français:

« Autrefois la mer couvrait toute la contrée, aucune des puissantes montagnes qui jalonnent maintenant la région des Mnong n'avait encore fait son apparition; les peuples n'existaient pas. C'est alors qu'arriva, on ne sait d'où, un Cambodgien monté sur une vaste pirogue chargée de perles, ce cuivre, de sel et d'étoffes. Mais le bateau sombra et la terre se montra alors; le Yok Nap Lyir est l'embarcation elle-même et, maintenant encore, un homme juste peut, sur le dôme de la montagne, dans les rocs qui le couronnent, apercevoir le riche chargement du navire disséminé dans les trous et les cavités séparant entre eux les rochers. Malheureusement, les Mnong, cupides, s'étant rendu au pic pour s'emparer de ces richesses, le Bouddha en colère les fit disparaître et effaça de la mémoire des naturels la connaissance du sentier59. »

 

Chez les Chams, autre peuple du Vietnam, les éléments se font plus précis. Les Chams ont possédé un important royaume sur le littoral sud-est, et leur religion officielle était l'hindouisme, avant que beaucoup d'entre eux ne se convertissent à l'Islam venu de Malaisie au XVIe siècle. Un de leurs textes sacrés, le Livre d'Anourchivan, montre justement un étrange syncrétisme entre des croyances appartenant au fond local et d'autres clairement hindouistes, le tout sous un rhabillage musulman, comme cela s'est fait, nous l'avons vu plus haut, chez les Malais. Le mythe du Puruṣa s'y exprime en plusieurs endroits, par exemples:

« Ceci est la chronique de Pō Nagar Taha.

Svasti! Siddhi! Au grand Anouchirvân! En toute lumière et vérité ce traité instruit manifestement l'humanité entière sur la création de la terre et de l'homme. Eternellement n'existait pas la terre, (mais il n'y avait que) les ténèbres et le chaos antiques. Elle sortit de l'essence de Dieu incréé, qu'en dessous rien ne supporte qu'au-dessus rien ne tient suspendu. Dieu créa Allah; créa Mahomet; créa Gabriel.

Dieu créa ensuite Eve et Adam. Ainsi donc Dieu existait dans le chaos antique alors que n'existaient encore ni la terre, ni Adam, ni la pluie, ni le vent. C'est alors que de Dieu émanèrent le prophète Mahomet, le seigneur Gabriel, Eve et Adam. Donc Dieu les créa du néant. Ensuite Dieu divisa ce signe (l’œuf d'or, le germe d'or) en deux parties: d'un morceau fut la terre, et de l'autre le ciel, qui produisirent (à leur tour et séparément) la lune et le soleil. Donc ils émanèrent de ce signe magique.

Puis Dieu créa en premier lieu (parmi les jours) le vendredi, en premier lieu (parmi les années) l'année cyclique du Serpent. Il créa ensuite les samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi et jeudi, qui ont leurs demeures localisées dans le corps de Dieu. Dieu créa les quatre seigneurs (les quatre premiers ancêtres), le jour saint du vendredi. Il brisa des morceaux du ciel pour en faire la mosquée, la chaire, le lecteur et l'imam. Dieu créa également la conque sacrée le vendredi. Puis il la remit à Gabriel, et les pieds de Gabriel sont orientés selon ce diagramme-ci ( ).

[la création des diverses parties plus ou moins mystiques du monde se fait en soufflant dans la conque].

« Si l'on vous demande: les bras et les jambes d'Allah, de qui sont-ils la demeure? Répondez: la demeure de ces quatre nabi, car le Svarga-Devata siège à l'épaule droite, le nabi Yonnōk à l'épaule gauche, le nabi Yonnōč au pied droit, le nabi Adam au pied gauche. C'est pourquoi, lorsque le prophète Abraham alla jusqu'au septième ciel, il y vénéra les quatre nabi et les quatre caractères cabalistiques qui leur sont unis pour les préserver des asuras, des démons et des raksas des morts.

Si l'on vous demande d'où vient le ciel et d'où la terre? Répondez Le Svarga-Devata et le nabi Yonnök sont la souche céleste, le nabi Yonnōč et le Pō Adam sont la souche terrestre60. »

 

Dans le même article, Durand publiait un commentaire contemporain qui montre que l'islam des Chams était alors très superficiel: le mythe du Puruṣa apparaît bien, mais dans une version où l'être primordial démembré est une femme, appartenant à un couple qui exprime à sa manière l'hermaphrodisme du Puruṣa:

« Au commencement était Pō Yaṅ Pō, le dieu suprême. Il se tenait immobile au centre du Vide, ne portant rien sur sa tête et ne foulant rien sous ses pieds. Il engendra de sa substance Pō Alvahuk, principe masculin, et Pō Ratnö, principe féminin. En vertu de cette double émanation, il devint Pō Yaṅ Amô, le dieu-père.

Or donc Pō Alvahuk venait de l'occident et Pō Ratnö de l'orient. Ils firent leur jonction au centre de l'hémisphère. La voyant si parfaitement belle, Pō Alvahuk désira Pō Ratnö. Mais elle ne consentit pas à son amour. Pris de fureur, Pō Alvahuk la coupa en quatre morceaux. Il lança le premier dans l'espace, et la terre fut [être féminin]; le second, et le ciel fut [être masculin]; le troisième, et la lune fut [être féminin]; le quatrième, et le soleil fut [masc.]. C'est pour cette raison que la terre, Pō Nögar Tahâ, a droit d'aînesse, d'où son titre de Patau Kamei, la femme-roi61. »

 

Principes masculins et féminins primordiaux sont ici bien dissociés. Cette version semble en tout cas montrer que c'est du royaume cham qu'est originaire la version du mythe qui a été collectée dans les îles Mariannes, où l'on parle aussi une langue austronésienne:

« Bei der Schöpfung von Himmel und Erde in der Leere lebend, beauftragte der weise Puntan beim Tode seine Schwester, aus Brust und Schulter Himmel und Erde, aus den Augen Sonne und Mond, aus den Augenbrauen den Regenbogen zu bilden62. »

 

La transmission du mythe de l'ancienne Indochine à la Chine a pu se faire par la vallée du Tonkin, comme le montre une brève note de Bonifacy en 1906 au sujet des montagnards thai et mèo (miao) du haut Tonkin:

« On croit, avec les Chinois, que la terre et le ciel furent créés par Ban có, dont le corps, les os, le sang formèrent la terre, les pierres, les eaux63. »

 

Quoi qu'il en soit, il est donc vraisemblable que le mythe ne s'est pas transmis à la Chine avec le Bouddhisme, mais vraiment grâce à l'adoption par les anciennes population austronésiennes d'Indochine de l'Hindouisme. Le fait que le Bouddhisme chinois donne un autre aspect, totalement différent de celui plus ancien contenu dans les textes taoïstes, au mythe de Panku, pourrait bien être un indice de cela. Par contre, c'est grâce au Bouddhisme que ce motif est arrivé en Corée – et nous terminerons notre inventaire par cet extrême oriental –, où il a été retrouvé dans un mythe collecté au début du XXe siècle dans l'île de Cheju:

« Quel dieu est arrivé le premier?

Pango est arrivé le premier, sur cette terre. Sur son front, il y avait deux Confucius; derrière son front il y avait deux Bouddhas. Dans le palais du Dragon, un enfant vêtu d'habits bleus puisait de l'eau dans la voie lactée.

Sur le front de Pango, il y avait deux Confucius. Dans la Mer de l'Est, il y avait deux lunes. Derrière le front de Pango, il y avait deux Bouddhas. Dans la Mer de l'Ouest, il y avait deux soleils. Ainsi, il y avait deux lunes et deux soleils dans le ciel. […]64 »

 

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1Essentiellement Hoành-son, 1969 et Lincoln, 1975.

21959, Paris, Le Seuil.

3Tous mes remerciements vont à Nick Allen, pour ses compléments bibliographiques sur l'Himalaya et l'Inde, à Pierre-Yves Lambert, pour les textes irlandais et vieil-anglais, à Guillaume Oudaer, pour ses nombreuses suggestions, à Éric Pirart, pour les textes iraniens, à Claude Sterckx, pour ses encouragements, et à Jan Zouplna.

4Les traductions citées ici sont de Dillman, 1991.

5Boyer, 1992b, p. 189-190.

6Kabakova, 2005, p. 24.

7Bessonov, 1861, p. 285-292. 58 versions de ce chant ont été recensées par Dudko, 2008.

8Lincoln, 1975, p. 123. La même erreur se retrouve dans Lincoln, 1991, p. 167 (avec une translittération fautive du titre russe); cf. Mallory et Adams, 1997, sv « Cosmogony », avec les mêmes erreurs. Bruce Lincoln se donne comme source l'article de Schayer, 1935, qui pourtant ne contient rien de ce genre!

9Schayer, 1935, p. 322-323.

10Andersen, 1983, p. 150.

11Lincoln, 1975, p. 123.

12Vaillant, 1952, p. XXI-XXII.

13Turdeanu, 1981. Une part de ces textes était déjà connue au XIXe siècle de Jacob Grimm lorsqu'il recherchait des parallèles au mythe d'Ymir: Grimm, 2004, p. 565-574.

142 versions sont recensées par Tristam, 1975, p. 122.

155 versions recensées par Tristam, 1975, p. 123, avec au total 10 variantes selon les manuscrits.

16Turdeanu, 1981, p. 407.

17Ivanov, 1892, p. 90; Kabakova, 1999, p. 29-30.

18Blaznev, 1892; Kabakova, 2005, p. 25. Il s'est tenu en 2012 en Sorbonne un colloque sur les mythes étiologiques dans les Balkans et en Europe dont les actes, lorsqu'ils seront publiés, pourrant probablement modifier la partie qui précède.

19Le Roux et Guyonvarc'h, 1986, p. 305.

20Le Roux et Guyonvarc'h, 1986, p. 305.

21Voir par exemple l'Evangile de Philippe (IIIe siècle) dans la bibliothèque de Nag-Hammadi: Robinson, 1977, p. 131-151. Cependant, cette assimilation du Christ à un nouvel Adam est déjà sensible chez saint Paul, et est largement débattue chez Irénée de Lyon et son traité Contre les Hérétiques: Nielsen, 1968.

22Brunet, 1889.

23Turdeanu, 1981, p. 469 et suiv.

24West, 1971. Il faut ajouter à ces textes un fragment d'Héraclite contenue dans le traité Sur la décade et les nombres qu'elle comprend d'Anatolius d'Alexandrie (IIIe siècle ap. JC): « Si l’on met à part, dans l'âme, la partie souveraine, il y en a sept autres, correspondant aux cinq sens, à la voix et à la génération. Dans le corps, il y a sept parties intégrantes : la tête, le cou, le tronc, les deux jambes, et les deux bras; — sept viscères : l'estomac, le cœur, le poumon, le foie, la rate, les deux reins ».

25Sur les appareils et les fourneaux. Sur la lettre oméga, 9; Festugière, 1944, p. 268-270; Tardieu, 1974, p. 90, Mertens, 1995, p. 5.

26Mertens, 1995, p. 91.

27Cirillo, 2002, p. 219 et suiv.

28Tardieu, 1974, p. 64, n. 88.

29trad. Edouard des Places, 1976, Paris, Cerf.

30Jensen, 1939.

31Notons que Bruce Lincoln incluait ce mythe d'Hainuwele dans son corpus, alors qu'il n'a qu'un rapport assez vague, comme nous venons de le voir, avec celui du Puruṣa.

32Yoshida, 1966; MacDonald, 2005; Prager, 2005.

33trad. de Williams, 1990, p. 72-76.

34Williams, 1990, p. 202-212.

35Brisson, 1995.

36Rig-Véda, 10.90. Trad. de Varenne, 1982, p. 215-217.

37Serait-ce là la trace d'une possible influence des apocryphes sur le mythe d'Ymir? Mais la légende russe citée plus haut, mentionnant la construction d'un palais à l'aide d'os trouvés dans la terre semble montrer que l'élément se trouvait déjà présent.

38Il est possible que les géants issus des aisselles et des jambes d'Ymir soient un lointain écho de ce motif, mais ils ne constituent pas une classe sociale, et sont éliminés lors du meurtre de leur procréateur, par un déluge de sang.

39Lincoln, 1975, p. 129 et suiv.; en dernier lieu West, 2007, p. 356-359.

40Trad. de Boyer, 1992, p. 521. Le texte est du Xe siècle.

41Kirby, 1895, vol. 1, p. 59-60.

42Nous n'avons rien hélas concernant les Baltes.

43Nous citons ici la traduction vieillie mais unique, parue dans « Mélanges malays,... », 1832, p. 230-231.

44De Flacourt, 1661, p. 109.

45Notons au passage que les traditions juives orientales et musulmanes ont, par le biais de la figure d'Adam Kadmon, tendu dès l'Antiquité (pour les Juifs) à recréer elles-aussi l'idée d'un homme primordial macrocosmique. Il s'agit-là de spéculations savantes, qui n'ont sans doute que fort peu pénétré les croyances populaires: Ginzberg, 1901. Ainsi, selon un auteur arabe du XIe siècle, « Dieu créa la tête d'Adam et son front du sol de la Ka'ba, sa poitrine et son dos de celui du Temple de Jérusalem, ses cuisses de celui du Yémen, ses jambes de celui d'Égypte, ses pieds de celui du Hijâz, sa main droite de la terre d'Orient et sa main gauche de celle d'Occident. Puis il l'étendit à la porte du Paradis ». Fahd, 1959, p. 262.

46Des Juifs anciennement installés en Chine ont d'eux-mêmes identifié leur Adam (Kadmon) avec Pangu: Eber, 1999, p. 30-31.

47Traduction alternative de Kaltenmark: « Pangu naquit dans celui-ci et y vécut durant dix-huit mille années. Et lorsque que le ciel et la terre se constituèrent... ».

48Mathieu, 1989, p. 28-29; Kaltenmark, 1959, p. 456.

49Kalinowski, 1996, p. 50.

50Mathieu, 1989, p. 29.

51Kaltenmark, 1959, p. 457.

52Dyer Ball, 1882, avec références antérieures.

53Ce mythe du géant qui en grandissant sépare ciel et terre n'est d'ailleurs pas spécifiquement chinois. On en retrouve régulièrement des allusions dans le monde indo-européen, mais il est aussi très présent en Asie du Sud-Est. Par exemple chez les peuples aborigènes du Vietnam et du Cambodge, Mnong, Sré et Cau Maa': Dournes, 1990, p. 165; Maurice, 1993, p. 655; Boulbet, 1967, p. 15-16 et 39-41.

54On laissera malheureusement de côté la piste possible des Tokhariens, ancien peuple indo-européen du Tarim, lequel n'a laissé derrière lui que des textes bouddhiques qui ne nous apprennent rien sur la possibilité de l'existence, probable mais incertaine, de ce mythe dans cette région.

55Bouiller, 1993, p. 79-81.

56Gyatso, 2003. Pour d'autres mythes de fondation par démembrement en Inde, au Népal et au Tibet: Allen, 1981.

57MacDonald, 1959, p. 433.

58Huc, 1857, p. 164-165.

59Maître, 1912, p. 24.

60Durand, 1907, p. 328-355.

61Durand, 1907, p. 322.

62Bastian, 1883, p. 95.

63Bonifacy, 1906, p. 304.

64Yim, 1976, p. 53-54.

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