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  • (Review) Valéry Raydon - La Vache d’abondance et l’ordre cosmique. Mythes et rituels chez les Celtes

    Raydon.jpgValéry Raydon, La Vache d’abondance et l’ordre cosmique. Mythes et rituels chez les Celtes, Paris, Les Belles Lettres, 2026, 579 pages.

     

    Il est certains livres qui sont comme des écheveaux dont le fil se déroule si naturellement et si merveilleusement qu’ils aiguisent la curiosité du lecteur, lequel ne pouvant être qu’emporté par leur sujet. C’est le cas de l’ouvrage de Valéry Raydon, celtologue et comparatiste, qui commence par un avant-propos dans lequel il nous présente de manière efficace ce que le christianisme irlandais doit au polythéisme celtique. Pourquoi? Tout simplement parce qu’il va s’intéresser à un élément encore inexploré de ce dossier, celui de la «peau de Brune de Ciarán», c’est-à-dire celle de la vache du fondateur du monastère de Clonmacnoise. Cette relique aurait eu le pouvoir de permettre l’accès au Paradis à ceux qui la portaient au moment de rendre l’âme. Après avoir présenté et étudié rigoureusement les sources et l’histoire de cette relique, notre auteur passe à l’histoire de l’acquisition de cette vache et au miracle de son abondance lactifère. Il rapproche cette ruminante d’un ensemble de bêtes appartenant au même modèle de mythologique celtique: celui d’un animal originaire de l’Autre Monde dont le nom est formé d’un de ses traits physiques – le plus souvent chromatique – et du nom de son propriétaire, et dont la principale caractéristique est une production laitière exceptionnelle, aussi bien quantitativement que qualitativement. Après avoir étudié cinq exemples de ces vaches dans la tradition irlandaise, l’auteur enquête sur l’existence de ce motif dans la tradition galloise, au niveau légendaire, hagiographique, folklorique et même juridique. Ce dernier coup de sonde permet à Valéry Raydon de faire le lien avec des lois irlandaises similaires parlant d’indemnités compensatoires ou de pénalités payés en vaches blanches aux oreilles rouges, soit le même type physique peu commun que certaines des vaches merveilleuses présentées précédemment. Il en conclut que les élites celtiques avaient donné corps, par un élevage sélectif, à un type de vache laitière pouvant jouer le rôle de transposition réelle du modèle mythique étudié ici; permettant aux classes supérieures d’imiter leur modèle divin.

    L’auteur poursuit alors sur l’existence de divinités bovines en Gaule et en Irlande. Concernant celles-ci, il évoque – pour la Gaule – le cas de taureaux divins, mais en survolant un sujet qui aurait eu le mérité d’être approfondi, tout en ne parlant pas des taureaux merveilleux irlandais dont le statut divin originel est indéniable. Certes, le versant masculin de ces animaux mythiques n’est pas le sujet de ce livre, mais quitte à l’aborder, autant y aller au maximum, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans la suite de son propos, Valéry Raydon montre que la vache d’abondance celtique se rattache à l’archétype indo-européen d’un animal similaire qui prend, en Scandinavie et en Inde, une ampleur cosmique. Après avoir présenté les homologues de la vache d’abondance dans ces deux contrées, il montre leurs correspondances structurales avec ce qui a été présenté de l’Irlandaise. Cette démonstration se voit confirmée, dans le chapitre suivant, où l’auteur compare un rituel indien censé apporter la santé à ses bénéficiaires à un épisode de l’épopée irlandaise où le héros Cú Chulainn guérit la Mόrrígan Dans les deux cas, une triple offrande de lait à trois parties verticalement distinctes du corps humain, qui elles-mêmes reçoivent une symbolique trifonctionnelle, est accompagnée d’une incantation dédiée à trois forces fonctionnelles.

    À partir de cette démonstration de la participation de la vache d’abondance à un rituel médical trifonctionnel, Valéry. Raydon abandonne momentanément l’étude de cet animal merveilleux pour explorer la tripartition de l’ordre cosmique chez les Celtes. Tout d’abord chez les Irlandais, où il analyse la pratique du serment sur les éléments associés aux trois niveaux du monde, dont les conséquences – en cas de parjure – sont en lien avec les croyances eschatologiques des Gaels. Cette tradition se trouvant dans les textes légendaires ou juridiques. Cependant, le lien en un ordre triple de l’univers se retrouve aussi dans des pratiques rituelles incantatoires de natures diverses. Dans le même ordre d’idées que pour la vache d’abondance, il retrouve le même système de pensée – dans une moindre mesure, du faut de la documentation moins abondante qu’en Irlande – au Pays de Galles et dans les anciennes contrées celtiques d’Europe continentale. Dans ce dernier cas, cela lui permet d’explorer les croyances eschatologiques qui nous sont parvenus par les auteurs antiques et leurs applications rituelles. À ce sujet, même si l’application de ce modèle tripartite est tout à fait applicable à la triade des sacrifices dédiés à Teutatès-Ésus-Taranis, la vision de Valéry Raydon de leur intrepatio romana ne nous convainc pas – mais ce n’est qu’un point de détail.

    En lien avec la conception tripartite de l’ordre cosmique, l’auteur poursuit son enquête du côté d’un mythème en lien avec la conception précédente, celui de la triple mutilation et, plus particulièrement, de celle infligée à la Mórrígan. Cela lui permet de démontrer que la nature trivalente et royale de cette déesse est intrinsèquement liée à cette structuration de l’univers. De plus, la triple mutilation qu’elle subit là et, surtout, la guérison de celle-ci, est interprétée de manière qualifiante, comme le mythe étiologique de son patronage de la guérison de maladies non-conventionnelles, incurables donc. Cette démonstration permet, par la même occasion, d’assimiler de manière convaincante la Mórrígan aux neuf prêtresses Gallizenae de l’île de Sein, aux neuf sœurs de l’île d’Avalon et à la déesse Nantosuelta. D’un autre côté, Valéry Raydon montre que le fait que Cú Chulainn soit l’agent de cette triple mutilation n’est pas anodin, puisque un tel rôle se retrouve chez le père divin du héros ulate, Lug, dont il est l’hypostase héroïque, et chez les correspondants gallois de celui-ci.

    Dans la suite de l’ouvrage, il reprend l’étude de du motif de la vache d’abondance au sein de l’hagiographie irlandaise. Il analyse, ainsi, le rôle de cet animal en tant que nourrice de futurs saints ou en tant que pourvoyeuse de lait pour une communauté monastique. Parfois, ce motif est transformé lorsque c’est le saint qui transforme un bovidé ordinaire en vache d’abondance temporaire, pour subvenir aux besoins de ses invités, ou de manière permanente, suite à la résurrection de l’animal, à sa guérison ou à son contact avec le corps d’un saint ou un objet lui appartenant. Il met en lien les qualités génésiques du lait de la vache de Ciarán et de ses homologues avec ses pouvoirs guérisseurs. Ces derniers sont rapprochés du motif indo-européen et celtique de la résurrection d’un animal ou d’un humain qui a été abattu et cuisiné, à partir de ses os, et pour les animaux, de leur peau. Ce motif – connu dans d’autres régions du monde – a été appliqué à des bovidés dans l’hagiographie irlandaise, selon différentes modalités. La comparaison avec le matériel indien permet de montrer que la résurrection de la vache d’abondance était déjà présente aux temps pré-chrétiens. Ces différentes caractéristiques de ce bovidé sont mis en rapport avec le chaudron d’abondance et ses facultés régénérantes, mais aussi avec des rituels de guérisons.

    Au terme de cette enquête minutieuse, Valéry Raydon en déduit de façon convaincante que les moines de Clonmacnoise ont transformé un rituel de guérison utilisant une peau de vache en une pratique permettant aux moribonds de guérir les péchés de leur âme et, ainsi, d’atteindre le paradis. L’origine druidique du rituel de la «peau de Brune de Ciarádonne l’occasion à notre auteur de se pencher sur d’autres pratiques – là, divinatoires – concernant des peaux de bovidés, qu’il raccorde à une allusion faite dans un texte à cette relique du fondateur de Clonmacnoise.

    Enfin, cet ouvrage se termine sur deux annexes – l’une sur un rituel sacrificiel royal et l’autre sur le caractère trifonctionnel de l’équipement royal lors des cérémonies de consécration – et sur une abondante bibliographie. Petit bémol : on regrettera l’absence, pour un ouvrage aussi riche, d’un index qui aurait été des plus utiles.

    Il s’agit là d’un ouvrage majeur pour tous ceux étudiant les vestiges des rituels et des représentations des religions celtiques, insulaires ou continentales, au prisme du christianisme et explicités par d’autres traditions indo-européennes.

     

    Guillaume Oudaer