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(Review) Sylvain Gouguenheim – Les Derniers païens. Les Baltes face aux chrétiens

Gouguenheim.jpgSylvain Gouguenheim, Les Derniers païens. Les Baltes face aux chrétiens (xiiie- xviiie siècle), 2022, Paris, Passés / Composés.

 

Nous ne disposons en français que de très peu d’ouvrages et de travaux sur la mythologie et la religion des Baltes païens. Celui d’Algirdas Julien Greimas ne porte que sur des sources lituaniennes tardives1. Celui de Philippe Jouët souffre d’une méconnaissance de l’auteur des langues baltes et donc ne se fonde que sur les sources latines et les textes traduits dans des langues occidentales2. Celui d’Ada Martinkus étudie un conte populaire collecté très tardivement3. Il est donc inutile de dire qu’un livre comme celui de Sylvain Gouguenheim, qu’on connaissait comme spécialiste des chevaliers teutoniques, était attendu, car le monde baltique constitue réellement une terre inconnue pour les spécialistes des mythologies, et notamment pour ceux qui travaillent dans le domaine de la mythologie comparée. Certes, l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim est un livre d’histoire, dont l’objet premier est de parler de la christianisation des Baltes, mais il est l’occasion pour l’auteur de parler longuement de leur religion.

Notons d’emblée que celui-ci a l’honnêteté d’avouer dès le départ qu’il ne lit aucune langue balte ni le russe, ce qui lui a fermé l’accès à une grosse partie de ce qui a été écrit sur le sujet (même si certains titres en lituanien ou en russe, qu’on devine donc lus de seconde main, sont mentionnés en bibliographie). Ce problème entraîne quelques incongruités, notamment pour ce qui concerne la translittération de certains termes: droujina (ou en mode international družina) est écrit à l’anglaise p. 38 ; la ville actuelle de Navahroudak (aujourd’hui en Biélorussie) est orthographiée Novogroudok, Novogrudok ou encore Novgorodok. Cette méconnaissance des langues pouvait, cela dit, ne pas trop poser problème tant les sources latines et allemandes, médiévales et modernes, sont nombreuses et variées – finalement plus que pour les Slaves voisins, christianisés avant les Baltes.

 

La première moitié du livre, consacrée à la christianisation en elle-même, aurait pu être intéressante. L’auteur met l’accent notamment sur le regard que les conquérants chrétiens ont porté sur les Baltes, un regard le plus souvent dépréciatif, celui du «civilisé» sur le «barbare». On regrettera finalement un certain manque de mise en contexte de ces conquérants: les Teutoniques, la Pologne, les principautés russes ne sont jamais réellement présentés, ce qui n’aide pas à comprendre les enjeux réels de cette christianisation, à savoir les luttes de pouvoir et territoriales entre l’Ordre, la Pologne et les princes de la Rus’ (voire épisodiquement la Horde). De même, l’auteur, se fondant sur des sources purement latines ou germaniques, ne fait qu’effleurer un sujet important: le rôle de l’orthodoxie. On sait que des paroisses orthodoxes ont été fondées chez les Baltes. On sait aussi qu’une part importante de leur folklore chrétien est d’origine orthodoxe: ainsi le dieu de l’orage Perkūnas a été remplacé, comme chez les Slaves orthodoxes, par le prophète Élie (Alijošius) et saint Georges (Jurgis)4. Tout ici se passe comme si la conversion était le seul fait des campagnes militaires de l’Ordre teutonique, de l’accession de Jagellon au trône de Pologne, et des missionnaires catholiques.

On notera dans cette partie, finalement la plus intéressante et la plus argumentée, quelques erreurs factuelles étonnantes. Ainsi, p. 32, l’auteur écrit: «[...] de même que la région bordant la rive gauche de la Vistule était la Pomésanie (= Po-morze, à côté de la mer).» Or Pomorze est le nom polonais de la Poméranie, qui se trouve sur la rive ouest de la Vistule (la Pomésanie étant sur la rive est) et qui était une terre slave, et non balte. P. 90, Sylvain Gouguenheim mentionne en passant l’auteur anonyme de la première chronique polonaise, que l’historiographie latine a appelé par la suite Gallus Anonymus, c'est-à-dire «le Français anonyme» (en raison de l’origine de cet auteur), ce que les Polonais ont rendu par Gall Anonim. Mais, sous la plume de Gouguenheim, il devient Gall l'Anonyme, comme si «Gall» était un prénom. Certaines questions faisant appel à des comparaisons avec les voisins des Baltes manquent aussi de subtilité. Ainsi, p. 38, l’auteur écrit: «Les hommes à la tête des clans, qualifiés de ‘ducs’ dans les sources latines, étaient entourés d’une troupe armée, l’équivalent de la ‘druzhina’ des Slaves, ou de la ‘Hird’ des scandinaves.» Dans les faits, la hird et la družina ne sont pas vraiment comparables. La družina est très proche de la structure indo-européenne initiale et n'est donc formée que de quelques centaines de guerriers professionnels entourant le souverain. La hird, qui est plus tardive, a une structure autrement plus complexe et ressemble déjà à une cour royale.

On constate aussi, au fil de la lecture, que l’auteur invoque régulièrement l’archéologie (plus loin, il reproche d’ailleurs aux comparatistes de ne pas y faire appel), mais qu’il ne renvoie finalement qu’à très peu d’études, à des fouilles particulières. Ainsi, p. 115: «Les découvertes funéraires n'échappent pas toujours à l'incertitude », concernant le phénomène de l’acculturation (sur laquelle Sylvain Gouguenheim revient longuement et de façon bienvenue) qui pourrait être visible parmi le mobilier funéraire. Malheureusement, il ne mentionne aucune publication de cimetière. Lorsqu’il aborde la question des sanctuaires, il attribue aux Baltes – suivant en cela un auteur lituanien qu’il a peut-être mal compris, ne connaissant pas la langue5 – des sanctuaires de la région de Smolensk (Russie) (p. 254). Si cela peut se discuter pour celui de Tušemlja (et non Tushemle comme l’écrit Sylvain Gouguenheim)6, il ne fait guère de doute que les autres sanctuaires de ce secteur, plus tardifs, sont slaves7.

 

La partie spécifiquement consacrée à la religion des Baltes est bien plus problématique. L’auteur rejette d’emblée la démarche des comparatistes, notamment celle qui se place dans la continuité des travaux de Georges Dumézil. Le travail d’Algirdas Julien Greimas est critiqué en à peine quelques lignes, celui de Vladimir Toporov (que l’auteur connaît mal, car en grande partie publié en russe) n’est mentionné qu’en passant. Le principal reproche qu’il leur fait est de manipuler des matériaux trop récents à ses yeux. Ainsi, selon Sylvain Gouguenheim, quand Vladimir Toporov compare le rituel funéraire connu chez les Estes au xe siècle avec le récit des funérailles de Patrocles dans l’Iliade, il s’agirait selon lui d’une erreur, car «les faits historiques sont uniques», et donc les ressemblances entre les deux ne peuvent être qu’une coïncidence. Pourtant, cette démarche comparatiste lui aurait permis de répondre à une question qu’il se pose d’emblée: comment se fait-il que les trois principaux peuples baltes (Prussiens, Lituaniens, Lettons), pourtant si proches, n’aient pas eu de panthéon commun, de religion réellement commune? Or un simple regard sur d’autres systèmes religieux permet de commencer à comprendre: ainsi, deux siècles à peine ont suffi au christianisme, pourtant issu d’une source unique, pour se diviser en une multitude de sectes et d’hérésies dont certaines, parmi les gnostiques, étaient si hétérodoxes qu’elles n’avaient plus grand-chose à voir avec le christianisme originel. Tout cela dans la seule partie orientale de l’Empire romain. Ces phénomènes de dispersion, dans le domaine des religions, sont constants, nombreux et documentés.

Finalement, Sylvain Gouguenheim jette un voile de scepticisme sur tout travail portant sur des dieux qui n’apparaîtraient pas dans des sources réellement anciennes, et donc antérieures au xvie siècle. On retrouve là une certaine démarche, notamment allemande, concernant les Slaves: quelque chose qui n’apparaît dans les sources qu’à partir du xiie siècle ne peut être dans les faits antérieur à ce siècle. Ainsi s’en est-il trouvé pour dire que le clergé des Slaves de l’Ouest ne s’est constitué que sur le modèle du clergé chrétien. On retrouve de semblables réflexions ici, concernant les Baltes.

Ce rejet du comparatisme s’accompagne d’autre chose finalement bien plus dommageable: une réelle méconnaissance des paganismes circumbaltiques. Celui des Finno-Ougriens (purement ignoré, à quelques éléments près lorsqu’il est question de peuplades estoniennes), celui des Slaves, pourtant les voisins immédiats des Baltes, ou même celui des Scandinaves, pour lesquels les seuls travaux cités par l’auteur sont ceux de Régis Boyer8. On en arrive alors à des déclarations étonnantes. Ainsi, Sylvain Gouguenheim parle parfois d’«influence indo-européenne», par exemple p. 208: «L’influence indo-européenne [sur les Baltes] semble donc faible ou atténuée au fil du temps». Les Baltes étant des Indo-Européens, on ne peut pas parler d'influence indo-européenne sur eux: ce serait un peu comme si on parlait d’influence latine sur les Italiens. P. 40, l’auteur écrit: «Et dans la mythologie slave, le fait de tisser était associé au dieu Veles». J’eusse personnellement aimé savoir quelles sont les sources à ce sujet. P. 125: «Le paganisme, qu’il soit gréco-romain, slave, scandinave ou balte, connaît la notion de croyance, mais ignore celle de 'foi' proprement liée aux monothéismes. Il ne proclame pas de dogme, ses prêtres ne constituent pas un clergé [...].» Il est vrai que certains peuples indo-européens ont abandonné le concept de prêtres organisés en castes. Pour autant, les druides, chez les Celtes, et les brahmanes, en Inde, existent bel et bien. Et en réalité, un clergé est bel et bien attesté dans certaines sources latines concernant les Slaves. P. 135: «Du point de vue 'païen', des compromis pouvaient paraître possibles: il suffisait d'adopter un dieu nouveau, et de l'intégrer au panthéon. On pouvait très bien admettre une partie du dogme chrétien: l’idée d'un dieu suprême, la présence d’un de ses fils ne créaient aucun trouble; il n’en allait pas de même pour sa mort sur la croix, suivie de sa résurrection.» Rien n’est plus faux: chez les Scandinaves, Odin se pend, en auto-sacrifice, à l’arbre du monde, Yggdrasil, percé par sa propre lance durant neuf jours et neuf nuits. De même, chez les Celtes, plus précisément au Pays de Galles, Lleu, tué d’un coup de lance, se transforme temporairement en aigle pourrissant, perché au sommet d’un chêne, avant d’être ressuscité. Citons encore le Grec Zagreus, tué par les Titans, et ressuscité par Zeus sous le nom de Dionysos. Il n’y a rien qui interdise qu’un tel dieu ait pu exister chez les Baltes. Or le problème est que pour l’auteur: «Nous avons l’habitude, lorsqu’il est question de polythéisme, d’approcher des panthéons peuplés, nourris par des mythes nombreux et détaillés. […] Mais tel n’est pas le cas avec les religions des anciens Baltes, qui n’ont pas forgé l’équivalent des mythes grecs, hindous ou scandinaves. À une ou deux exceptions près, toutes les histoires concernant les dieux nous sont livrées dans les chants ou contes […]» (p. 199). Autrement dit: il n’y a pas eu de textes, donc il n’y a pas eu de mythes. Voilà une démarche qui relève de l’hypercriticisme.

Notons pour finir quelques erreurs parfois grossières. P. 212, au sujet de Perkūnas, Sylvain Gouguenheim écrit: «Nombre d'auteurs le mentionnent, du chroniqueur byzantin Jean Malalas (491-578) au mythographe Lasicki […].» Nous serons donc heureux d’apprendre qu’un chroniqueur byzantin du vie siècle a mentionné un dieu balte! En réalité, il s’agit bien entendu de la traduction russe de la chronique de Malalas, réalisée dans le courant du xiiie siècle, et qui contient nombre d’interpolations, lesquelles rapportent parfois des données concernant les Slaves ou les Baltes. Toujours sur ce même dieu, il attribue à son nom une étymologie proposée par Régis Boyer concernant le scandinave Fjörgynn: «celui qui donne la vie» et ignore totalement le dossier linguistique, pourtant solidement établi depuis des décennies, et qui fait de ce dieu de l’orage, comme son homologue slave Perun, un «Frappeur».

Notons que l’auteur critique largement, et souvent à juste titre, les auteurs tardifs, qui ont proposé d’étonnantes listes de divinités formant des panthéons complexes, mais difficilement vérifiables. C’est le cas notamment du dominicain Simon Grunau. Or, à son sujet, Sylvain Gouguenheim écrit: «Cette indication de Grunau [concernant un espace sacré délimité par des tentures] fait songer à des témoignages plus anciens, concernant les peuples germaniques et scandinaves» (p. 238). Malheureusement dans le paragraphe qui suit, s’il cite bien des auteurs allemands et scandinaves, ceux-ci ne parlent que des Slaves de l'Ouest, et notamment des Slaves de la Baltique.

P. 240: «La ressemblance entre la triade décrite par Grunau [formée par les dieux Patollo, Potrimpo et Perkuno] et l’idole slave à trois faces de Zbrucz me semble, à titre personnel, intéressante.» On trouve ici deux erreurs factuelles. L’idole en question est dite «du Zbroutch» et non «de Zbroutch», le Zbroutch étant la rivière dans laquelle elle a été découverte, en un lieu, Lytchkivtsi, qui était alors en Pologne, mais aujourd'hui en Ukraine. Et cette idole, la plus documentée, la plus étudiée du monde slave, possède quatre faces. La brève tentative de comparaison présentée ici s’effondre d’elle-même.

On notera pour finir la persistance d’erreurs dans l’abondante bibliographie9. Qui plus est, contrairement à ce qui était annoncé p. 9 («en revanche, les titres figurant en bibliographie respectent l’orthographe d’origine»), l’orthographe des noms et titres lituaniens n’est respectée que de façon très aléatoire. Ainsi l’ouvrage de Jonas Balys, Lietuvių mitologiškos sakmės (1956, Londres), est écrit: «Lietviu mitologiškos sakmies», ou encore un article de Darius Baronas, «Žemaičių krikštas Jono Dlugošo "Kronikos" šviesoje» (Istorijos šaltinių tyrimai, 2011, t. 3, p. 23-30), est écrit: «Zemaiciu krikstas Jono Długoso kronikos sviesoje» (Istorijos saltiniu tyrimai, 3, 2011, p. 23-30). Il en va ainsi de toutes les références lituaniennes ou presque.

 

On mesure à la lecture des quelques lignes ci-dessus à quel point Les Derniers païens s’avère décevant pour un spécialiste en mythologie (même si personnellement je ne suis pas spécialiste de la mythologie balte). Si Sylvain Gouguenheim s’était appliqué à faire l’histoire politique des luttes entre chrétiens et païens, l’ouvrage aurait pu être intéressant. Mais, en définitive, de la religion des Baltes païens, il ne reste plus grand-chose aux yeux de l’auteur, qui, rejetant toute analyse structuraliste et comparatiste, en vient même à douter que les Baltes aient été polythéistes, considérant leur culte comme une simple vénération des éléments naturels déifiés – un stade tout juste supérieur à celui de l’animisme qu’il appelle, à la suite de certains chercheurs polonais, «polydoxie». Si tel était le cas, cela voudrait dire que les Baltes constitueraient un cas unique parmi l’ensemble des Indo-Européens. Ainsi, tout en s’attelant au fil des pages à de vrais problèmes posés par les sources mises en œuvre, l’auteur n’est que peu souvent convaincant dans les réponses qu’il y apporte. En définitive, le regard de Sylvain Gouguenheim sur la religion des Baltes n’est pas très éloigné de celui des anciens chroniqueurs germaniques: c’est le regard du «civilisé» sur le «barbare».

 

Patrice Lajoye

1 Algirdas Julien Greimas, Des Dieux et des hommes, 1985, Paris, PUF.

2 Philippe Jouët, Religion et mythologie des Baltes. Une tradition indo-européenne, 1989, Paris/Milan, Les Belles Lettres / Archè.

3 Ada Martinkus, Eglé, la reine des serpents. Un conte lithuanien, 1989, Paris, Institut d’Ethnologie.

4 Nijolė Laurinkienė, « Transformations of the Lithuanian God Perkūnas », Studia Mythologica Slavica, III, 2000, p. 149-158.

5 Vytautas Daugudis, Senoji medinė statyba Lietuvoje, 1982, Vilnius, Mokslas (je n’ai pu consulter cet ouvrage).

6 Les plus anciens niveaux ont livré du matériel balte, mais aussi une fibule relevant de la culture de Zarubinets, laquelle est slave.

7 Patrice Lajoye, Perun, dieu slave de l’orage, 2015, Lisieux, Lingva, p. 85-87.

8 Ne serait-ce que sur les Baltes, on s’étonnera de ne voir citer qu’une seule fois Nijolė Laurinkienė, qui a pourtant publié de très nombreux travaux, dont certains sont en anglais ou en allemand.

9 On y cite par exemple un livre qui n’existe pas : « J.-C. Ducène, Le Tour d'Europe du marchand juif catalan Ibrahim ibn Y'aqub, 2019, Paris. » Il s’agit en fait du chapitre III de l’ouvrage L’Exploration du monde. Une autre histoire des Grandes Découvertes, dirigé par Romain Bertrand, 2019, Paris, Seuil.

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